“J’ai fait HEC et je m’en excuse”*

Voici un petit bouquin qui semble avoir produit quelque buzz dans le microcosme des anciens d’ici, de là et d’ailleurs…

Adoptant la posture de Candide, Florence Noiville s’y étonne de cet écart entre, d’un coté, la richesse et l’ouverture de la formation qui conduit à l’entrée des plus grandes écoles de commerce françaises et, de l’autre, la pauvreté des manœuvres et la vanité des projets auxquels les «élites» qui en sortent consacrent leurs talents.

Quelques esprits chagrin trouveront leur compte à ironiser sur la démarche d’un auteur qui, plutôt que de tenter de changer le système de l’intérieur (ce à quoi il nous invite…), l’a déserté il y a 20 ans pour aller s’épanouir dans le journalisme… Mais à quoi bon se cacher derrière de mauvais arguments pour refuser de voir ce qu’on nous montre, a fortiori quand on nous le montre avec talent, mesure et sincérité ?

Sur le fond, les plus pragmatiques s’étonneront que l’on puisse… s’étonner d’une discordance imaginaire qui ne trouverait son origine que dans quelques croyances naïves de l’auteur. Tout le monde sait bien qu’une prépa HEC n’est pas une fac de philo mais une usine à fabriquer et sélectionner des cracks ! Des cracks capables de manipuler de grandes quantités de concepts variés et difficiles dans un contexte de stress et de compétition intensive.

Certes, le fait que ces concepts soient piochés dans le grand réservoir des humanités (philosophie, mathématique, histoire, langues…) pourrait donner à penser aux plus simples que cette formation serait porteuse de quelque sens ou de quelque valeur…

Mais les pragmatiques sont là pour nous ramener à la juste réalité. En prépa HEC, ces matières n’ont, évidemment, aucun intérêt en elles-mêmes : elles ne sont que des matériaux nécessaires à l’entraînement cérébral et à la sélection… Abondants, faciles à trouver, gratuits, divers et suffisamment maîtrisés par un corps enseignant disponible, les sujets de philo, math ou histoire sont des matériaux pratiques, bien adaptés aux multiples exercices d’acquisition, d’analyse et de synthèse, ainsi qu’à la notation et au classement. Voilà tout.

Depuis quand les candidats aux concours et les diplômés de HEC, ESSEC, ESCP et autres productrices d’élites certifiées auraient-ils la mission, la capacité et l’envie de changer un système qui les modèle, les trie, les développe depuis l’origine de leur parcours à seule fin de se reproduire ?…

C’est ainsi, sans doute, que le livre de Florence Noiville sera reçu par nombre d’entre nous…

Mais oublions nos réactions défensives. Entre les lignes de ce petit bouquin, il y a comme une petite voix étonnée, venue de loin, qui nous dit ses croyances déçues. Une voix intérieure que nous connaissons tous et que nous avons peut-être oubliée depuis longtemps. Ce n’est pas le moindre mérite de cette HEC promo 84 que de nous la faire entendre à nouveau. Elle dit à peu près ceci :

«Dans une société bien faite comme la nôtre, dans une société organisée selon le bon sens commun,

- les classes préparatoires HEC ne devraient-elles pas accueillir des étudiants de tous horizons, motivés par les valeurs et l’humanisme qui caractérisent ce parcours équilibré entre philosophie, mathématiques, histoire et langues et par le projet de les porter dans leur vie professionnelle ?

- les grands dirigeants ne devraient-ils pas être choisis et promus par les entreprises pour leur clairvoyance, leurs qualités humaines et leur sens de l’intérêt collectif tout autant que pour leur capacité à produire de la rentabilité à court terme et à mener des combats politiques ?

- ces diplômés de grandes écoles, pétris d’humanisme et de culture, parvenus aux plus hauts niveaux de commandement des plus grandes entreprises, ne devraient-ils pas avoir le désir et le pouvoir de changer les règles du jeu lorsqu’elles sont contraires au bien commun ou encore de changer le jeu lorsqu’il est mauvais pour les gens ?

- la culture, l’intelligence relationnelle, la créativité ne devraient-elles pas être les conditions fondamentales pour parvenir aux postes de responsabilité et de pouvoir ?

- l’Entreprise ne devrait-elle pas être au service de l’Homme et de la société ?…»

Candeur, naïveté, utopie ?

Bien au delà de la seule question du rôle et du pouvoir des grandes écoles, elles aussi prisonnières du paradigme d’un marché où toutes se suivent et se neutralisent dans une course désespérante au «toujours un peu plus de la même chose», les voies auxquelles Florence Noiville nous invite à réfléchir doivent être au coeur de la réflexion stratégique moderne.

La globalisation ne conduit pas inéluctablement à une uniformisation qui serait la mort du libéralisme et, in fine, la victoire ironique d’une certaine idée du collectivisme… Elle ouvre, au contraire, un espace nouveau aux stratégies de la différence, à la multiplication des singularités et, donc, à la valorisation des Ressources Humaines dans toutes leurs richesses et leurs diversités.

L’avenir de l’entreprise libérale n’est pas ailleurs. Et si ses fournisseurs d’élite s’enlisent dans une production inadaptée, elle a toutes possibilités d’en changer…

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*J’ai fait HEC et je m’en excuse, Florence Noiville, Editions Stock

Une Réponse à ““J’ai fait HEC et je m’en excuse”*”

  1. THIZY écrit :

    l’Entreprise ne devrait-elle pas être au service de l’Homme et de la société ?…»
    Juste quelques mots pour réagir “à chaud” sur ces sujets, et notamment la phrase ci-dessus: ESSEC, ou HEC, ou SUP de CO ne sont certes pas une fin en soi pour diriger une entreprise et leurs lacunes sont énormes pour nos interrogations dans la pratique quotidienne d’une PME..(je ne réponds que sous l’angle restrictif PME, que je fréquente depuis plusd e 30 ans) . Mais il existe une association géniale pour compléter nos formations, une association pour laquelle justement “l’Entreprise est avant tout au service de l’homme et de la société” et cette association, c’est le CJD , centre des Jeunes dirigeants, poil à gratter du patronat traditionnel et dont la fréquentation assidue complète avantageusement dans l’expérimentation tout ce que nous avons pu apprendre conceptuellement…
    A conseiller vivement à tout dirigeant d’entreprise, pour éviter les lacunes et les dérives …

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