PowerPoint rend-il stupide ?

« Power Point nous rend bêtes » : la presse et la toile ont largement fait écho, en mai dernier, à cette déclaration du général de marines James Matis et à celle de son collègue, le général Stanley McChrystal, chef des forces de l’OTAN en Afghanistan, qui avait désigné PowerPoint comme un ennemi des États Unis !

Un certain nombre de publications s’intéressent ainsi depuis quelques années aux effets de cet usage intensif et exclusif de PowerPoint en toutes circonstances, comme ce rapport d’enquête sur l’accident de la navette Columbia en 2003 mettant en évidence une utilisation constante, et inadaptée, par la NASA de PPT.

L’essai de Franck Frommer qui vient de paraitre aux Editions La Découverte sous le titre « La pensée PowerPoint : enquête sur ce logiciel qui rend stupide » s’inscrit dans cette mouvance et propose une nouvelle analyse des dysfonctionnements et régressions dont le best seller de Microsoft serait responsable.

Voici un extrait de la note de l’éditeur sur Amazon.fr : « (…) la ” pensée PowerPoint ” est partout avec ses listes à puces, ses formules creuses et sa culture du visuel à tout prix. (…) ce logiciel fonctionne en pratique comme une puissante machine de falsification et de manipulation du discours, transformant souvent la prise de parole en un spectacle où la raison et la rigueur n’ont plus place. Plus grave, PowerPoint a servi à imposer de véritables modèles de pensée (…) distillant une novlangue particulièrement indigente qui tend en effet à nous rendre tout simplement… stupides. »

Volant au secours du logiciel, la défense pourra objecter, à la façon de Talleyrand, que « tout ce qui est excessif est insignifiant» et qu’il est ridicule de s’en prendre à un outil qui rend de bons services alors qu’il faudrait sans doute, ici ou là, se pencher sur quelques mauvais usages qui en sont faits.

Et il y a, bien entendu, de bons usages de PPT ! Expliquer, partager, démontrer, séduire, convaincre… le produit de Microsoft a incontestablement beaucoup apporté à la communication des entreprises en permettant à chacun d’accéder à de puissantes possibilités de mise en forme. Et, comme disait Victor Hugo, « la forme, c’est le fond qui remonte à la surface ».

Encore faut-il qu’il y ait quelque chose à remonter… Ce qui n’est finalement, pas si fréquent… La défense soulignera que la vacuité de la pensée et la vanité de la réflexion n’ont pas attendu PPT pour se répandre dans les organisations ! Certes. Mais jamais une telle scène, de tels amplificateurs, de tels projecteurs ne leur avaient été offerts.

Car tel est l’effet PPT : l’illusion du contenu et de l’intelligence. Pire, l’hégémonie du logiciel, le diktat des « bullet points » et du 5 slides en 10 mn ramènent toute l’activité de réflexion et de communication de l’entreprise à une sorte de plus petit dénominateur commun indifférencié où tout se trouve noyé et aussi vite jeté et oublié dans la même forme : brillante synthèse (il en reste…) ou pauvre élaboration laborieuse…

Mais, conçu à l’origine comme support commercial, PowerPoint peut-il véritablement être un outil de synthèse et de pédagogie ?

Ceux qui l’ont pratiqué intensément savent combien l’exercice qui consiste à contracter un texte des deux tiers en conservant l’essentiel de son sens implique de donner tout son poids à la syntaxe. Ils ne sont pas dupes, pour autant, de la perte inéluctable de substance qu’entraine toute contraction et ils savent que l’effort doit être fait de ramener à la surface les éléments écartés de la synthèse dès lors qu’il s’agit d’aller plus loin dans la compréhension ou l’usage du contenu.

C’est une pratique dont nous sommes, le plus souvent, bien loin avec Power Point : l’exigence de simplicité (voire de simplisme) et de vitesse (voire de précipitation agitée) à laquelle tous les acteurs de l’entreprise sont soumis, ces simulacres de communication auxquels ils se livrent et dont ils ont pris l’habitude, sont sans rapport avec la force et la pertinence d’un véritable travail de synthèse et de pédagogie.

Encore faut-il avoir quelque chose à synthétiser… et force est de constater que, bien souvent, les pauvres « bullet points » constituent, à eux seuls, l’alpha et l’oméga de la pensée de celui qui vous les inflige… et qui s’est affranchi depuis bien longtemps de toute velléité de finesse, de nuance, de détail, de profondeur de réflexion ou de hauteur de vue.

Efficacité avant tout ! D’accord pour l’efficacité ! Qui ne le serait pas ? Mais est-ce vraiment là le chemin de l’efficacité ?

Perdons un peu de temps et réfléchissons un instant (du moins pour ceux qui, ayant eu la patience de rester avec nous jusqu’ici, sont convaincus qu’on peut gagner beaucoup de temps à en « perdre » un peu !…) :

  • que serait une musique dont on aurait retiré tous les harmoniques (c’est à dire cette multitude de résonances qui donnent à chaque son sa personnalité et qui font que le « la » du violon ne sonne pas comme celui du piano) ? Une succession froide de sons sans vie…
  • que serait une toile sans les vibrations de couleurs déclinées dans toutes leurs nuances et qui serait réduite à quelques aplats primaires ? Une toile contemporaine ? Vous croyez ?
  • que devient un texte, une pensée, dont on élimine les adverbes, les appositions, les conjonctions, les modes et les temps, les formes verbales conjuguées, les adjectifs, les nuances syntaxiques ? Une suite d’injonctions vides de sens.

C’est une banalité que de dire que nous sommes entrés, depuis quelques années déjà, dans une économie de la connaissance, de la communication, de l’intelligence… Du moins sommes-nous contents de le croire.

De ce fait, la vraie différence entre les entreprises, les éléments majeurs de singularité sur lesquels chacune peut construire davantage de valeur et de rentabilité, sont désormais des éléments culturels (informations, connaissances, valeurs, identité, image, croyances, émotions, engagement, innovation etc…).

Dans ce contexte où intelligence collective et créativité sont des facteurs clés d’avantage concurrentiel, l’efficacité consiste-t-elle à choisir le nivellement par le bas, l’abêtissement généralisé, la banalisation et la production en série et à bas coût d’idées médiocres vite présentées et vite jetées, au prétexte qu’il faut faire simple et rapide avec des gens qui n’ont pas de temps à perdre à réfléchir et à construire ensemble ?

Power Point répond simplement à une demande d’industrialisation et de standardisation des processus de communication et de réflexion dans des organisations enfermées dans des logiques productivistes anciennes. S’il est, pourtant, un domaine où l’on pourrait (où il faudrait…) attendre d’autres stratégies que celle du low cost, n’est-ce pas celui des idées, de l’intelligence, de l’ouverture, de l’autonomie intellectuelle ?

En s’attaquant à Power Point, on ne s’en prend assurément qu’à l’outil… Mais comme l’organe crée la fonction, l’outil ne crée-t-il pas aussi le geste ?

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