Les autoroutes de la pensée

On ne pouvait pas faire autrement… On ne peut pas faire autrement… Mieux encore : on ne pourra pas faire autrement… Voilà bien un verdict en forme de justification qui rythme et ponctue bon nombre de réunions : c’est, c’était, ce sera… la seule possibilité, la seule voie, la seule solution.

Et une conclusion rarement agréable à entendre… C’est ainsi, en effet, que, du sommet de l’État à la PME de province, dans toutes les formes d’organisation humaines publiques ou privées, grandes ou petites, se justifient, bien souvent,  les décisions les plus contestables qui sont généralement aussi les plus douloureuses, pour certains.

On ne peut pas faire autrement : circulez, il n’y a (plus) rien à voir !

Que penser du leadership de celui qui, à la tête d’une entreprise, d’une collectivité ou d’un gouvernement, se dédouanerait ainsi de toute responsabilité : « ce n’est pas moi, je n’y suis pour rien, il n’y avait pas d’autre possibilité ! » ? Lucidité et courage de dire ? Sans doute…

Soyons attentifs lorsqu’il viendra à nouveau solliciter notre confiance ou notre adhésion avec un programme plein d’ambition et de détermination…

Il arrive, bien sûr, que personne ne soit dupe : « le leader nous ment, il triche, il nous manipule, il ne nous dit pas tout, il n’éclaire pas les hypothèses, il nous enferme habilement dans le cadre de référence qu’il a choisi pour parvenir à ses fins… » Nous le savons bien mais nous n’y pouvons rien. Ou nous n’osons rien, c’est selon. Lucidité et courage…

Mais oublions ce cas de figure - ou feignons d’ignorer qu’il existe - pour nous concentrer sur une autre hypothèse : il n’y a, réellement, à nos yeux, pas d’autre solution. Il arrive, en effet, que nous soyons, nous-même, convaincus que c’est vrai et que nous tenions pour acquis qu’on ne pouvait, qu’on ne peut, qu’on ne pourra pas faire autrement ! Pas d’autre solution, c’est certain !

Mais pourquoi, dans ces moments là, en sommes-nous si sûrs ? Si nous prenions un peu de recul, il ne ferait pourtant pas de doute que, dans ce monde si extraordinairement complexe, si multiple, si diversifié, si changeant, il est évidemment, nécessairement, presque mécaniquement, impossible qu’il n’y ait pas d’autres voies !.. Alors ?

Serions-nous, parfois, engagés à notre insu sur des autoroutes de la pensée ?

Se pourrait-il que, confortablement enfermé dans notre modèle de référence, notre cadre de pensée et de pratique, coincés dans notre paradigme, nous refusions d’ouvrir nos yeux et nos esprits, de considérer tous les angles, toutes les hypothèses, de prendre le risque de la remise en question, de penser l’avenir autrement, d’adopter la posture créative sans laquelle, évidemment, aucune innovation n’est possible ? Et dans ce cas, à qui profite notre paresse ?

Mais oublions la paresse ! Ou feignons de croire qu’elle n’existe pas !

Même si nous y avons été peu préparés et peu entrainés, nous le savons bien : pour sortir d’une difficulté par le haut, pour améliorer une performance, un fonctionnement, une organisation, une stratégie, nous devons apprendre à regarder la réalité autrement et de façon plus profonde. Nous devons ouvrir le champ du possible.

Alors, chaque fois que nous entendons, y compris de notre propre bouche, cette formule « on ne peut pas faire autrement » (ou l’un quelconque de ses équivalents), sortons notre lampe torche, notre poil à gratter les idées reçues, notre détecteur de mensonge, nos télé et microscopes et autres instruments d’ouverture et de sens que la providence a déposés dans notre boite à outils et attachons nous à comprendre le cadre de référence qui impose ainsi son diktat. Peut-être trouverons nous, alors, le moyen de l’élargir ou d’en changer.

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