Créer de la richesse

Je ne sais pas vous mais moi, il y a des moments où je me sens tout petit devant la Science. Devant la Science en général (rien que de penser au record de vitesse battu récemment par l’énigmatique neutrino… même s’il a été disqualifié depuis !) et devant la Science Économique, en particulier, qui occupe si brillamment le devant de la scène ces derniers temps.

Voici, par exemple un théorème bien connu et attrapé au vol l’autre jour dans le discours d’un expert politico-économique patenté : « la dépense publique ne crée pas de richesse, seules les entreprises créent de la richesse ; il faut absolument, pour revenir à une économie plus saine, faire baisser la part des dépenses publiques dans le PIB ».

On ne s’attardera pas ici sur ce que serait une « économie plus saine »… On ne dissertera pas non plus sur cette curieuse habitude que nous avons prise de dire toujours « dépense » publique, plutôt que activité, production ou consommation publique… et aussi de dire « publique » plutôt que collective, commune, mutuelle… Nous aurons surement d’autres occasions de nous attarder sur le sens des mots et, pour l’instant, restons-en à la question essentielle, celle de la « création de richesse ».

Observons d’abord que si tout le monde est (à peu près) d’accord sur l’exigence de retour à l’équilibre des comptes publics, tout le monde ne l’est pas sur la façon de le faire : agir sur les dépenses ou sur les recettes ? Dans quelles proportions ?

La déclaration qui nous occupe plaide clairement pour une réduction des dépenses. Soit. Mais, là encore, deux voies sont couramment considérées :

-       améliorer la productivité, la performance, l’efficacité des activités publiques, les rendre donc moins coûteuses tout en les maintenant (voire en les développant),

-       ou bien baisser l’activité, réduire son périmètre, limiter ses domaines d’intervention.

Sans aucun doute, notre théorème consacre la deuxième hypothèse : « la dépense publique ne crée pas de richesse, seules les entreprises créent de la richesse ». Il ne s’agit pas ici d’améliorer la gestion, la productivité, la performance des activités publiques mais bien de les réduire puisque, par nature, elles ne créent pas de richesse.

Soit. Cette opinion semble, d’ailleurs, partagée par beaucoup même si la démonstration n’est pas toujours facile à établir… Pourquoi en serait-il ainsi ? A défaut de démonstration, quels exemples pourraient illustrer le principe ? Que faut-il comprendre en pratique :

-     que lorsque l’état où les collectivités locales déploient des activités de formation (scolaire, supérieure, professionnelle, …), des activités de santé (hôpitaux, couverture sociale, …) ou des activités de sécurité (police, prévention des risques,…), il n’y aurait pas de création de richesse ? Il n’y aurait que de la dépense et, donc, de la dépense à réduire ?

-     alors que lorsque des entreprises développent des activités de formation (écoles privées, classes préparatoires, grandes écoles, …), des activités de santé (cliniques, spécialistes, médicaments, …), des activités de sécurité (télésurveillance, vigiles, gardiennage, …), là, il y aurait « création de richesse » et, donc, des activités à développer ?

Ne faudrait-il pas, pour mieux comprendre, préciser la nature de la richesse créée et l’identité de son bénéficiaire ?

Avez-vous remarqué comme on ne peut plus acheter un paquet de biscotte chez Monoprix, un tee shirt chez Levi’s, un DVD à la Fnac… sans croiser, à l’entrée et à la sortie, un ou plusieurs vigiles en train de créer de la richesse ? Sans avoir rencontré le moindre policier dans la rue à 500 m à la ronde, ce qui serait une dépense inutile puisqu’elle ferait doublon…

Doublon ?… Ce serait oublier bien vite que le vigile de Monoprix ou du centre commercial n’a pas pour mission de faire respecter la loi ou de maintenir l’ordre public. Il a pour fonction de réduire la « démarque inconnue »… Certes, son coût n’est pas couvert par des impôts… il est juste inclus sans le prix de notre paquet de biscottes. Comme la TVA… Tous les vigiles additionnés dans toutes les courses que nous faisons, ça fait combien de dixièmes de TVA ? Et combien de sécurité publique ou de paix sociale en plus ? Autrefois, un policier dans la rue, on appelait ça un gardien de la paix…

On n’a jamais vu autant de développements de spécialités médicales et pharmaceutiques que ces dernières années, de cliniques flambant neuves, d’hyper-spécialistes en secteur privé, jamais autant d’assurances santé et de mutuelles… qui créent énormément de richesse pendant que l’hôpital et la sécurité sociale eux, réduisent leurs dépenses et comptent sur le dévouement de quelques idéalistes pour faire face à l’urgence…

Et que dire de ces centaines de cours, écoles, prépas qui ouvrent leurs portes dans tous les domaines, de la maternelle au supérieur : le besoin de formation est là, énorme… et croissant au fur et à mesure que la peur du lendemain s’enracine, ce qui est bon pour le business et la richesse… Pendant que les effectifs de l’éducation nationale, eux, baissent, ce qui est bon pour les dépenses…

Pourquoi prendre cette direction ? Car c’est bien une direction qui est choisie, une politique qui est menée… Rien de « naturel » là dedans, évidemment… LA réponse est simple, c’est ainsi, on vous le dit : « la dépense publique ne crée pas de richesse ». Point.

Au début du XXème siècle, la part de l’activité publique dans le PIB était de l’ordre de 10 % en France et dans la plupart des pays européens. Un siècle plus tard, elle est presque partout en Europe au delà de 50 %. Nos économies, nos sociétés seraient elles structurellement et globalement moins avancées, moins « saines », moins riches que celles des années 1900 / 1910 ?

Et si le niveau d’activité publique, c’est-à-dire la part de l’activité consacrée à des projets collectifs, mutualisés, communs… était le signe d’une civilisation avancée, évoluée, un indicateur du niveau de coopération et de solidarité atteint par une société ?

Bien entendu, il faut veiller à ce que ces activités, plus encore sans doute que les autres, soient bien gérées, avec honnêteté, respect et professionnalisme.

Bien sûr, il faut encore et encore perfectionner leurs modes de gouvernance pour leur permettre de progresser en efficacité et en qualité.

Et sans doute, ces exigences représentent-elles un grand défi pour l’intelligence et la nature humaine…

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